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Maha al Haïdar : « L’Irak a besoin de ses chrétiens »

Diplomate-irakienne

Ne dîtes surtout pas à Maha que l’Irak n’a plus d’avenir ; que la chute de Saddam en 2003 n’a engendré qu’anarchie et chaos ; et qu’avec leur dictateur, les Irakiens vivaient au moins en paix et en sécurité. A ses mots son sang ne fait qu’un tour et ses réponses immédiates : « La sécurité ne signifie pas être privé de liberté, et trembler d’être arrêté et jugé arbitrairement au moindre geste de contestation. » L’un de ses frères, étudiant dans les années 1980, a disparu, pour avoir protesté  contre le régime. «Il avait 20 ans, et il a fallu attendre 2003, pour connaitre la vérité. Savoir qu’il avait été exécuté avec 150 autres jeunes. Jusqu’à maintenant, on ne sait toujours pas où il repose. La démocratie est un long processus. Si notre Irak traverse aujourd’hui une  période sanglante, les gens n’ont plus peur de parler. Interdits sous Saddam, les téléphones portables, les réseaux sociaux existent, insiste Maha. Dans la rue, les Irakiens s’expriment. »

Maha, dont la famille s’opposait au clan Hussein,  a dû patienter jusqu’à la fin des années Saddam, pour réaliser son rêve : devenir diplomate au ministère irakien des Affaires étrangères. Alors, malgré les attentats et  la violence, la jeune femme ne regrette pas ce passé, où « les Irakiens devaient subir l’injustice et les sauts d’humeur du clan dirigeant. » Elle déplore juste que pour éradiquer un tyran, la coalition internationale et l’Amérique de Bush aient détruit le pays. Pour elle, « Il y avait d’autres moyens pour abattre le tyran et sa famille. »

Maha vit une relation d’amour avec son Irak et sa culture de plus de 6000 ans. Persuadée « qu’avec une histoire si riche, son pays ne peut pas tomber dans la sauvagerie, imposé par l’Etat islamique ».

L’autre fascination de la jeune femme c’est la langue française qu’elle a découverte par hasard, en rentrant à l’université de langues de Bagdad, à la fin des années 1980. « Il n’y avait plus de place en anglais, j’ai dû m’inscrire en français. « Une vraie révélation, notamment pour « le raffinement du vocabulaire, et la richesse de la littérature française. » Elle dévore pêle-mêle Hugo, Aragon, Flaubert, Zola, Camus, Sartre, ou la féministe Simone de Beauvoir… « Un panel d’auteurs qui résument et se confond avec la diversité de votre histoire, constate-t-elle. Des écoles, des mouvements, des philosophes  et des écrivains traditionnels, monarchiques, classiques, mais également révolutionnaires et avant-gardistes qui ont influencé le monde entier. »Diplomate-irakienne-enfant

En 2002, elle soutient son master 2  « La littérature française dans la presse irakienne dans la première moitié du XX é siècle. » qu’elle rédige en français. Elle enseignera jusqu’en 2007 la langue de Molière à l’université de Bagdad, avant de  rentrer au ministère irakien des Affaires étrangères, en charge du dossier des relations avec l’Europe. En 2012, elle se fait détacher à l’ambassade d’Irak à Paris, où tout en s’occupant des affaires culturelles, elle prépare une thèse sur « l’influence et les conséquences de l’enseignement du français sur la culture irakienne de 1863  1958. » Au fil de ses recherches, elle découvre la force positive des écoles chrétiennes en Irak, notamment des Dominicains et des Carmes. «  Grâce à ses deux congrégations, non seulement la langue mais les idées de la France ont pénétré notre pays, soutient la jeune femme. Notre historien  Anis Zakariya al-Nusuli (*1) affirme même vers 1920, que les missionnaires chrétiens ont contribué à plusieurs réalisations sur les plans intellectuels et scientifiques, notamment en ce qui concerne  l’intégration de l’enseignement moderne, la qualité de la presse, du théâtre et de la santé. »  …  Assurément, l’une des causes des idées démocratiques et des soulèvements indépendantistes arabes au XX é siècle.

Musulmane, Maha plaide ardemment la cause de toutes les minorités en Irak, et bien évidemment des chrétiens. « Notre pays a besoin d’eux. Ils sont un élément capital de notre avenir, et de notre développement, » répète-t-elle. A Paris, elle pense souvent à Mossoul, une ville qui illustrait la diversité irakienne : «  Par quel processus infernal, Mossoul a-t-elle pu tomber sous la coupe barbare du jihadisme ? Les Irakiens ne peuvent pas avoir oublié la richesse de leur civilisation. Le cauchemar n’est que passager. Je crois en l’avenir de mon pays.»

Dans un mois, Maha retrouve Bagdad. Son quartier du centre-ville, les cafés où elle s’attarde avec ses amis, son travail au ministère des Affaires étrangères et surtout les siens. « Paris est une ville magnifique, mais  la chaleur familiale me manque tellement. »

Luc Balbont

*(1) « Les Causes de la Renaissance (ndlr /la Nahda) arabe au XIX  ème siècle »

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