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Palestinien pour les Libanais, chrétien pour les Palestiniens

Le drame des Palestiniens chrétiens du camp de Dbayeh. 

Elias Habib  sort de sa poche un papier bleu plastifié. Ni passeport, ni carte d’identité. Mais un simple laisser-passer, un document qui fait de lui un réfugié éternel. Un Palestinien du Liban, sans terre, excepté ce camp, situé à la sortie nord de Beyrouth, où vivent quelques 500 familles chrétiennes palestiniennes. Des hommes, des femmes et des enfants, tout juste tolérés.

C’est en 1948 que les parents d’Elias Habib ont fui la Palestine, chassés par les combattants israéliens, pour atterrir sur ce terrain de Dbayeh, loué à l’ordre des moines libanais maronites, par les Nations-Unies (UNRWA *1), afin d’y accueillir les réfugiés palestiniens. Ils ne reverront jamais leur maison. C’est dans ce champ, devenu camp, qu’Elias Habib naît en 1969.

Soixante-dix ans que les chrétiens palestiniens du Liban appartiennent à cet espace aux ruelles étroites, bordé de masures lépreuses, caché par l’imposant Royal Hotel, qui chaque jour, reçoit luxueusement, hommes d’affaires et congressistes étrangers de passage à Beyrouth, ignorant qu’à 200 mètres de là, invisibles, survivent des réfugiés.

Deux journalistes, Nathalie Duplan et Valérie Raulin ont écrit un très beau récit sur le quotidien de ces habitants (*2). Des pages pour comprendre la malédiction d’être à la fois Palestiniens et chrétiens au Liban … Palestiniens, et donc rejetés par les Libanais qui les accusent d’être à l’origine de la de guerre civile libanaise (*3), mais avant tout chrétiens pour les Palestiniens, à 97% musulmans, qui leur reprochent de ne pas se sentir vraiment concernés par le sort de la Palestine.

Une damnation majeure pour ces héritiers du christianisme qui s’ajoutent à toutes les tracasseries habituelles subies par l’ensemble des Palestiniens des camps libanais. Contrôles permanents, mépris des autochtones, soupçons récurrents, petits boulots mal payés, même si reconnaît Elias Habib, depuis la fin de la guerre civile, « beaucoup de choses ont changé dans les comportements, notamment des jeunes Libanais, à notre égard, nous sommes toujours des citoyens à part, privés de droits et de reconnaissance. » Au camp, il leur est interdit de faire des travaux d’agrandissement, d’ajouter, par exemple,  un étage supplémentaire à leurs maisons, pour un aîné qui vient de se marier ..

A Dbayeh, les deux plus gros soucis pour les familles restent les soins médicaux et la scolarité des enfants. « Sans assurance, hors de prix, et sans aide pour payer les livres et les transports scolaires, il nous est impossible de faire face,» déplore Elias Habib.

Pour les Palestiniens chrétiens du Liban, les aides se font rares. Récemment menacée par l’administration américaine, qui veut réduire sa participation financière, si l’Autorité palestinienne continue de refuser le plan de paix proposé par Washington, tout à l’avantage des Israéliens, l’UNRWA aide plutôt les « camps musulmans, plus nécessiteux » que les  chrétiens de Dbayeh, selon l’agence onusienne.

Ces derniers temps, d’autres difficultés sont apparues. « Depuis 2011, une centaine de familles syriennes musulmanes, sont venues rejoindre le camp, s’ajoutant aux quelques familles libanaises précaires qui y habitent (*4) » précise Sœur Magda, 73 ans, une religieuse belge des Petites Sœurs de Nazareth, qui suit les familles. « Pour améliorer l’ordinaire, des Palestiniens leur louent une chambre, explique-t-elle,  et des tensions ont surgi avec ces Syriens, entre autres pour des questions de travail. Les patrons libanais préférant embaucher des journaliers syriens sur leurs chantiers, moins chers que les Palestiniens » … Aujourd’hui, tout semble être rentré dans l’ordre, selon la religieuse.

Avec Sœur Martine, 60 ans, de la même congrégation, Magda se démène pour aider les habitants. Sa première présence au camp remonte à 1987. Un vrai rapport de confiance s’est noué avec la population. Le soir, Magda court d’un pas alerte vers la JCC (*5), une ONG chrétienne, qui a ouvert un centre social, dans le camp, pour y instruire les jeunes.

Des jeunes chrétiens de moins en moins  concernés que leurs aînés par la cause palestinienne, et de plus en plus tentés par l’exil. En Palestine, leurs terres sont occupées par les Israéliens, soutenus par les puissances dominantes, et en admettant qu’elles soient libérées un jour, ces jeunes chrétiens, minoritaires, se sentiront ils vraiment chez eux là-bas ? Lucide mais entêté, Elias Habib y croit encore : « Un chrétien, dit-il, ne perd jamais l’espoir. »   

 

Luc Balbont

(*1) UNRWA – United Nations relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East – Agence de l’ONU pour les réfugiés Palestiniens au Proche-Orient.

(*2) « Le camp oublié de Dbayeh », Palestiniens chrétiens réfugiés à perpétuité – BoD éditions, 232 pages, 19,90 €

(*3) C’est par un affrontement entre combattants palestiniens et miliciens chrétiens libanais que la guerre civile a commencé, le 13 avril 1975, au Liban. Elle a duré 15 ans.

(*4) Environ 500 familles palestiniennes, 100 familles libanaises et 80 familles syriennes

(*5) JCC : Joint Christian Committee for social service in Libanon. L’Œuvre d’Orient aide également le camp de Dbayeh.

 

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