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Un patriarche catholique en Arabie Saoudite

Au Liban et dans le monde arabe chrétien, l’annonce a fait l’effet d’une bombe. Pour la première fois dans l’histoire, les 13 et 14 novembre 2017, un patriarche catholique (*1), uni à Rome, était reçu à Riyad, capitale du Royaume saoudien, par le roi Salmane ben Abdel-Aziz, et son fils, le prince héritier Mohammad ben Salmane. Une visite qualifiée d’historique par l’ensemble des observateurs et par sa Béatitude Bichara Boutros Rai lui-même.

« Dans ce pays, qui n’a aucune relation officielle avec le Vatican, où la liberté religieuse n’existe pas, où il est interdit de construire des églises, cette invitation officielle revêtait un caractère exceptionnel. » explique dans le grand salon de Bkerké, au nord de Beyrouth, le patriarche maronite d’Antioche et de tout l’Orient nommé cardinal en 2012.

Cette raison invoquée par sa Béatitude suffit largement à faire entrer cet événement dans l’histoire mouvementée des relations islamochrétiennes. L’autre raison, celle de la coïncidence de sa visite avec l’affaire Saad Hariri, le Premier ministre libanais –« retenu de force ou réfugié volontaire en Arabie saoudite » – reste moins probante

« Saad Hariri m’a confié qu’il s’était réfugié en Arabie saoudite, parce qu’il se sentait menacé au Liban, détaille le Patriarche. Il ne voulait pas revenir à  Beyrouth. A Riyad, à l’issue de notre entretien, il a décidé de revenir au Liban, et de prendre une décision de maintien ou de démission de son poste, après avoir vu le président Aoun. Ce fut le second point fort  de mon voyage.» En responsable de l’importante communauté maronite, le patriarche n’en dira pas plus. Est-il réellement dupe de cette version ? (*2)

Cette affaire aura eu au moins le mérite incroyable de fédérer les Libanais, toutes confessions et tous partis politiques confondus, pour réclamer le retour de leur chef de gouvernement.

Le voyage patriarcal restera aussi comme le premier contact direct officiel entre une Eglise arabe catholique et ce royaume musulman ultrareligieux, modèle de l’islam rigoriste sunnite : le début d’une histoire nouvelle, selon Bkerké.

« Les entretiens que j’ai eu avec le Roi Salmane et le Prince héritier Mohammad Ben Salmane, ont permis de jeter les bases d’un dialogue neuf entre l’Eglise catholique et l’Arabie saoudite, et de rassurer le christianisme arabe. J’ai eu le sentiment que la méfiance pouvait faire place à des rapports sincères nouveaux entre nos deux religions. »

Le Royaume wahhabite est-il en train de se réformer ?

« Il y a une réelle volonté la part de la nouvelle équipe dirigeante, de faire sortir le pays du conservatisme religieux et d’ouvrir l’islam à la modernité. Toute la  difficulté, tempère le chef de l‘Eglise maronite, sera de convaincre l’ensemble de la population des bienfaits de l’ouverture. Cela demandera du temps, et ne se fera pas en quelques jours. Les sceptiques, et ceux qui tirent avantage de l’immobilisme actuel seront difficiles à convaincre. Ils freineront les réformes. Au Vatican, François fait face aux mêmes difficultés pour réformer la curie romaine, ajoute le cardinal. La mondialisation change le monde. Les jeunes générations ne peuvent pas rester sur les mêmes modes de vie que leurs aînés.»

Le patriarche aimerait se rendre en Iran, s’il était invité. « En Iran, les chrétiens font face à des discriminations. Il faut en parler et en débattre avec les autorités. » Fin février 2018, il avait fortement regretté l’absence d’une délégation chiite officielle, au Congrès interreligieux, organisé par le Centre saoudien à Vienne, en Autriche (*3).  Sa Béatitude s’étend longuement sur le rôle pacificateur des chrétiens libanais dans le conflit irano-saoudien, qui se répercute sur les communautés chiites et sunnites au Pays du Cèdre.

« Les chrétiens sont les véritables médiateurs entre les deux communautés musulmanes rivales. Cette guerre a détruit l’Irak, la  Syrie, le Yémen. Au Liban, si le conflit ne tourne pas en affrontements armés, il le doit à la sagesse du peuple libanais, qui, après quinze de guerre, ne veut plus en découdre, mais aussi largement à la neutralité des chrétiens, qui se retrouvent dans les deux camps. Ce conflit paralyse notre pays. Les dirigeants des deux confessions n’ayant de cesse de se juguler » conclut la cardinal

 

(*1) En 1975, le patriarche grec-orthodoxe, Elias IV, surnommé le patriarche des Arabes par le Roi Fayçal, fut invité en Arabie Saoudite, d’où l’ajout de la précision : catholique.
(*2) Beaucoup d’officiel libanais, et notamment le Président de la République libanaise, Michel Aoun, contestent cette version. Pour eux Saad Hariri était retenu de force en Arabie Saoudite, et poussé par les responsables saoudiens à la  démission, afin de faire tomber le gouvernement libanais actuel, trop favorable au Hezbollah chiite, et à son allié iranien.
(*3) Le Centre international du Roi Abdallah ben Abdel Aziz pour le dialogue interreligieux et culturel (KAICIID en anglais) a été créé en octobre 2011 par l’Arabie saoudite, à Vienne en Autriche. Trois Etats européens y sont associés : l’Autriche, l’Espagne comme membres fondateurs et le Vatican, en tant que membre observateur.

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