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HIND ET MAROUN KHREISH « AIN EBEL, C’EST NOTRE TERRE, NOTRE IDENTITE. NOUS N’EN PARTIRONS PAS. »

Chadi avait 20 ans, Georges approchait la trentaine, Elie frisait la quarantaine. Les trois compères travaillaient sur un toit, occupés à remettre en état le réseau internet de Ain Ebel, un village chrétien. Ils ont été fauchés le 12 mars dernier, par une frappe israélienne. Aucun d’eux n’était pourtant une menace pour l’Etat hébreu. Le drame a endeuillé ce village de 1100 habitants. Et si beaucoup, dans la région, fuient de plus en plus du Sud vers le Nord du pays, Hind et Maroun Khreish ont, eux, ont choisi de rester.

Comment vit-on aujourd’hui à Ain Ebel, situé à 5 kilomètres de la frontière israélienne ?  Hind Khreish raconte son quotidien, où des gens, malgré les menaces, entendent préserver leur histoire. Dans la vidéo des funérailles des trois ouvriers que m’a envoyé Hind, la population de Ain Ebel rend un hommage vibrant aux victimes. Des images qui ramènent Hind à cette journée de douleur d’octobre 2024, qui l’a marquée à vie. « L’armée israélienne nous avait donné une demi-heure pour quitter Ain Ebel, se souvient Hind. Nous sommes partis sans rien, nous réfugier chez mon fils à Beyrouth. Notre exil a duré 66 jours. Et puis, nous sommes revenus, car c’est ici que nous avons construit notre vie. »

Maroun, 74ans et Hind Khreish, 62 ans habitent depuis toujours Ain Ebel, situé dans le Caza de Benti Jbeil, à 5 km de la frontière israélienne. Une région qui compte 36 villages, 4 où chrétiens et musulmans chiites vivent ensemble, et 4 uniquement chrétiens, comme Ain Ebel.

« Maroun, mon mari est aujourd’hui en retraite. Il est cancéreux, confie son épouse. A cause de la guerre, nous ne pouvons plus aller à Beyrouth. Nous sommes bloqués. Maroun ne peut pas recevoir les soins, dont il a besoin. Il n’y a aucun passage sécurisé menant vers Beyrouth pour les urgences médicales, ni d’ailleurs pour le transport de nourriture et de carburant. La population survit, abandonnée. Personne ne se soucie de nous. »

 Maroun n’a pas voulu montrer son visage rongé par la maladie. Et Hind a préféré m’envoyer une photo prise avant la guerre de 2023, dans un restaurant, un jour de fête et de joie. Aujourd’hui elle vit confinée chez elle, sans pouvoir sortir par peur des missiles, ou des représailles. Les magasins sont vides. Les rues désertes. Pas de cris d’enfants allant à l’école. Les seuls bruits sont ceux des missiles qui tombent aux alentours. « Partir, laisser notre maison à l’abandon. Jamais ! s’écrie Hind. On vit sur nos réserves, on se débrouille comme on peut. J’ai deux enfants, une fille, Rita 39 ans, et un garçon Nasrat-Victor 30 ans. A cause de la guerre, ils vivent à Beyrouth depuis octobre 2023. Ils ne peuvent pas revenir à Ain Ebel. 130 kilomètres séparent la capitale de notre village. Notre lien familial est brisé, mais prendre la route expose à un danger certain … »

C’est dans ce village, que le couple a vu grandir leurs deux enfants. « Nous ne sommes pas des pions, ni des numéros que chaque faction politique peut manipuler à sa guise. Nous voulons sauvegarder notre terre, protéger notre histoire et notre identité. Cette guerre n’est pas la nôtre, mais celle de nations étrangères qui se battent pour leurs intérêts personnels sans se soucier des victimes innocentes. Ici la population espère retrouver le parfum de la paix, et du vivre ensemble. » Hind aimerait accueillir de nouveau ces enfants qu’elle n’a pas revu depuis si longtemps. « Nous voulons retrouver notre village d’avant. La paix est notre seul désir. »

Luc Balbont