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LIBAN : ECOLES EN DANGER

« Je ne peux plus payer la scolarité de mes enfants »

Houda est angoissée. L’année prochaine, elle ne pourra plus payer la scolarité de ses enfants. Une facture annuelle, qui  selon les écoles, varie entre 2700 dollars et 13500 dollars (*1)  pour les lycées les plus huppés.

Vendeuse dans un magasin de vêtements, Houda, est au chômage depuis plus d’une année, et Youssef, son mari, logisticien, victime de la dévaluation de la livre libanaise, ne gagne plus que 150 dollars par mois, contre 1500 dollars avant la crise de 2019. Jusque-là, le couple avait vécu sur ses économies et Houda avait vendu des bijoux, auxquels elle tenait tant, pour joindre les deux bouts. Désormais, la famille appartiennent  à la classe des nouveaux pauvres, rejoignant les quelques 75% de la population libanaise qui, selon les statistiques officielles, vit sous le seuil de pauvreté.

Première victime de ce cataclysme : l’enseignement. C’était l’un des points forts du pays, l’orgueil de la nation; le modèle des pays arabes qui fait aujourd’hui naufrage.

Coordonnateur des programmes scolaires au collège des frères maristes à Jbeil, au nord de Beyrouth, René Salem a vu son salaire divisé par 10. Il gagne aujourd’hui l’équivalent de 250 dollars par mois. Dans le même collège,  un salaire de professeur débutant, titulaire d’un master, oscille entre 60 dollars et 80 dollars par mois. «On survit » déplore René Salem, « d’autant que l’inflation chez nous atteint des sommets :plus de 85% sur les produits de première nécessité ». Au Liban, en un peu plus de deux ans, le paquet de pain a quintuplé, la viande est devenue inaccessible, et les pharmacies sont en rupture de médicaments.

Les Libanais sont aussi rationnés en liquidités. Aux guichets des banques, ils n’ont droit de retirer que 90 dollars tous les dix jours (parfois un peu plus selon les établissements bancaires) … 90 dollars  par personne et seulement en livres libanaises (soit 2 millions de L.L). Dans ces conditions comment assurer le financement des études ?

Pour continuer leur scolarité, beaucoup d’enfants quittent l’enseignement privé pour  se diriger vers des établissements publics surchargés, et de qualité souvent médiocre. Des écoles d’état où la scolarité est gratuite, mais où il faut acheter les fournitures (livres, cahiers, crayons) qui ne sont payables qu’en dollars dans les magasins. Or le dollar vaut actuellement 24000 livres libanaises sur le marché parallèle, contre 1500 livres avant la crise de 2019. (Lire note de bas de page)

S’ajoutent à cela d’autres difficultés, comme l’achat des habits, avec les tabliers aux couleurs de l’école fréquentée, ou celui des ordinateurs. Pour étudier correctement, un enfant a besoin de posséder son PC  personnel, indispensable quand, aujourd’hui, l’enseignement  se fait de plus en plus à distance, à cause de la pandémie actuelle. Ceux qui n’ont pas d’ordinateur ont recours au téléphone portable de leurs parents, peu pratique pour suivre les cours.

Dans les écoles de villages, à l’approche de l’hiver, il fait froid, il n’y a plus de mazout pour chauffer les bâtiments, et les coupures d’électricité sont nombreuses. Les obstacles se multiplient dans les détails les plus intimes, comme l’achat de produits de toilette, de mouchoirs en papier ou de serviettes hygiéniques à des prix prohibitifs. Des centaines d’élèves pourraient se retrouver bientôt sans écoles et sans futur. Des risques de fermeture qui visent surtout les établissements les plus modestes : des écoles chrétiennes (*2) tenues souvent par des religieuses, et fréquentées aussi par un grand nombre de jeunes musulmans, qui avaient ainsi l’occasion de côtoyer des chrétiens de leur âge, en partageant le même pupitre: tout  le creuset de la citoyenneté commune qui se lézarde.

Luc Balbont

NOTE

(*1) De 2400 euros à plus de 12000 euros  -  1 euros vaut environ 1,12 dollar

Pour mieux comprendre les difficultés présentes des Libanais, il faut savoir qu’un dollar (une devise qu’on ne peut plus retirer comme l’on veut dans les banques, sauf exception) vaut aujourd’hui  24000 livres libanaise au marché noir, alors que ce même dollar valait 1500 livres libanaises avant la crise de 2019

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(*2) L’œuvre d’Orient aide plus de 400.000 élèves dans les pays où elle est présente.