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Rencontre avec le Père Maroun Atallah, pionnier de la citoyenneté.

Comment qualifier le Père Maroun Atallah ?... Créateur de rencontres ?... Bâtisseur de ponts ?... Gardien de la diversité ?... Pionnier du vivre ensemble ?... C’est la question que je me pose, en sortant de l’entretien qu’il vient de m’accorder au couvent Saint Joseph de Bhersaaf, au cœur du Mont-Liban. Une personnalité étonnante que ce Père Antonin maronite, né en 1928, ordonné prêtre en 1957, qui, très tôt déjà, avait compris que son Liban natal était miné par le sectarisme et le confessionnalisme: deux fléaux à combattre sous peine du pire. …

Un visionnaire le P.Atallah ? Un pionnier plutôt … Pionnier ! Le terme lui convient bien. Pionnier du “vivre ensemble” ! A ce terme tant utilisé, je préfère le mot de citoyenneté, tant de gens vivent côte à côte sans objectifs communs; sans projet à construire, ou à défendre ensemble… Pionnier de la citoyenneté : le choix est arrêté.

Sans doute parce que dans ce Proche-Orient tourmenté et violent, il mesure la valeur de la vie plus fortement que d’autres, le P. Atallah a cette obsession depuis tout jeune, de lancer des passerelles entre les gens pour qu’ils se rassemblent, et agissent ensemble. La culture est l’arme qu’il utilise. Une arme pacifique qui ne sollicite que l’esprit.

En éveil permanent, vif, curieux du monde, bourré d’humour, fin lettré, formé chez les jésuites : études à Beyrouth, à Paris et à Louvains en Belgique, le P. Atallah, 89 ans, est un amoureux de la chose humaine. A la fois sociologue, anthropologue et philosophe, lui se définit “comme un touche à tout, fou de voyages et de rencontres.”    … “ L’un ne va pas sans l’autre, poursuit-il, le voyage c’est un moment de partage. C’est l’occasion de sortir de ses frontières et de ses préjugés, pour se rendre compte que l’autre n’est pas si différent. Une rencontre peut bouleverser une existence.”  Le P. Maroun a toujours eu cet élan. Aujourd’hui encore, Il est toujours prêt à partir, pour rencontrer le voisin, même lointain.

Dès la fin de années 1950, Maroun Atallah, alors trentenaire, avait réuni autour de lui un collectif de férus d’art, de littérature et de philosophie. “Chrétiens, musulmans, druzes, mais Libanais d’abord, nous venions d’Antélias, de Zahlé et de Baabda, dit-il, unis dans un même état d’esprit, celui de construire une société civile libanaise.” Le Père préfère parler “ d’une société civile, plus recevable dans l’Orient arabe que le mot laïcité. “

Maroun-AtallahPour solidifier son groupe, le P. Maroun organisait deux voyages par an, ainsi que des conférences, des rencontres littéraires, des sorties. Tout ce qui pouvait rapprocher les gens. Des activités et des initiatives spontanées, qui, aussi riches et chaleureuses soient-elles, manquaient tout de même d’un cadre solide. Il était indispensable de faire de ces rencontres un rendez-vous régulier, organisé, repérable pour le public. En 2010, à la demande de son entourage, le P. Attalah décide de fonder l’association “Reconstruire ensemble” (*1).

L’association actuelle a repris les activités des premières années : réunions culturelles, débats de société, discussions littéraires, sorties thématiques. Le point d’orgue restant le voyage annuel organisé à travers le Liban. Les libanais qui voyagent volontiers à l’étranger, connaissent mal leur pays et son histoire. A cause des années de guerre civile, et du clanisme régional, “ ceux du nord vont encore rarement au sud, et vice-versa. Comment aimer son pays, si on ne le connait pas ? ” se demande le religieux.

Le père Atallah ne rate jamais une occasion de rassembler. Le 10 février dernier, pour fêter Saint Maroun, le Patron des Maronites, il avait invité 300 personnes. A la messe, la moitié de l’assistance n’était pas chrétienne. “C’est une jeune femme chiite, la fille de l’imam Hani Fahs, un des grands réformateurs musulmans (*2) qui a dit l’homélie”. Le père Atallah en rit encore.

Maroun AtallahA 88 ans, le P. Maroun Atallah ne se retourne jamais sur son passé. La nostalgie, le “c’était mieux avant” n’est pas sa chanson favorite. L’avenir voilà ce qui le fait vivre. Le prêtre suit l’actualité, et s’enthousiasme pour cette jeunesse libanaise qui manifeste sous les fenêtres du Parlement, pour la justice, la liberté, et la fin des privilèges. “ Venant de toutes les confessions, ces jeunes incarnent l’exemple d’un vivre ensemble possible, se réjouit Maroun Atallah. Ils remplissent la vocation plurielle du Liban, ils illustrent la diversité. Ce sont des résistants qui ont le courage de faire face à tous ces courants sectaires, qui pourrissent le pays.

Luc Balbont


(*1) voir la chronique “Nabatiyeh, ville de paix et de rencontres ”, mis en ligne sur ce blog, le 16 décembre 2015, avec le récit de Christian Lochon

(*2) Hanni Fahs, imam chiite réformateur de Nabatiyeh, sud Liban, décédé en 2014, il prônait un Liban déconfessionnalisé et multiculturel.