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AVRIL 1999, RENCONTRE A TEHERAN AVEC PIERRE HUMBLOT

« Dans les églises, le pouvoir interdit le persan, la langue parlée et comprise par tous les Iraniens. »

Au vu du soulèvement populaire et de la répression du pouvoir qui s’abat sur le peuple iranien depuis fin décembre 2025, Pierre Humblot me manque. Un témoignage capital donné par celui qui fut, sans doute, le seul missionnaire étranger à obtenir la nationalité iranienne après la révolution islamique de 1979, pour avoir porté secours à des blessés durant le conflit civil.

Religieux du Prado, il avait travaillé comme docker sur le port de Beyrouth, au Liban, avant de rejoindre la capitale iranienne en 1969, comme adjoint de l’évêque chaldéen de Téhéran.

C’est dans ce Téhéran pollué par une circulation infernale que je fis sa connaissance en avril 1999, venu couvrir pour mon journal la cérémonie du 20 e anniversaire de la Révolution islamique. Une amie iranienne m’avait recommandé de le rencontrer, en me prévenant « qu’il n’était pas d’un caractère docile. » 

J’avais commencé par me présenter. Un curriculum vitae personnel sèchement stoppé par une invitation à la « boucler » … « Ce que tu me racontes là, ne m’intéresse pas du tout. Connais-tu au moins l’histoire de la Perse, de son Eglise et de ses chrétiens ? » m’avait lancé le prêtre, qui commença, dans la foulée, à me raconter cette Perse qui lui tenait tant à cœur, et « que l’Occident, selon lui, connaissais si mal. »

 Le cours d’histoire de Pierre fut interrompu quelques minutes plus tard par l’arrivée de son ami venu de France, Yann Richard le directeur de l’Institut d’études iraniennes de la Sorbonne nouvelle. Un grand connaisseur lui aussi du monde persan, parfaitement iranophone. Les deux hommes travaillaient sur des travaux de traduction en persan de textes chrétiens.  

Enseigner les textes chrétiens en persan dans une clandestinité totale

Pierre m’expliqua alors qu’en Occident, beaucoup d’associations d’aide aux chrétiens d’Orient ont du mal à comprendre qu’enseigner le christianisme en Iran nécessite une connaissance solide de la langue, car l’un des problèmes majeurs de la République islamique était que le persan, la langue parlée et comprise par tous les Iraniens, notamment par la jeune génération reste interdite dans les églises par le régime. Seuls le syriaque et l’arménien y sont autorisés, des langues que la jeunesse iranienne ne parle, ni ne comprend plus.

Dans le Centre Saint Jean qu’il dirigeait depuis 1973 à Téhéran, le Père Humblot qui enseignait en persan, principalement à des jeunes iraniens intéressés par la parole du Christ, tombait selon la loi du régime dans une illégalité totale, risquant non seulement la prison, mais susceptible également de subir un lavage de cerveau dans un centre de rééducation. Par peur des conversions la police religieuse veille scrupuleusement au respect du texte. Pourtant, selon Pierre Humblot, le pays comptait alors plus de 300.000 musulmans convertis. Pierre affrontait le danger.

Un grand nombre de convertis en Iran

« En Iran il y a une vague importante de convertis du fait de la présence importante de mystiques, avait poursuivi le prêtre. Les jeunes qui en ont assez d’un certain type d’Islam qui leur est imposé cherchent ailleurs. Il faut les accueillir, les former, continuer avec eux leur cheminement en langue persane. Alors, on organise en secret des réunions, on traduit des livres. De très nombreuses questions sur Jésus-Christ nous sont posées. »

Cérémonie du XXe anniversaire en 1999 de la naissance de la République islamique

Cérémonie du XXe anniversaire en 1999 de la naissance de la République islamique

Pierre finira par être dénoncé à la police religieuse. Il sera expulsé d’Iran en 2012, mais continuera sa mission auprès de convertis vivant en France. A Paris, il a la nostalgie de l’Iran : « j’ai vécu là-bas la moitié de ma vie ; je mange iranien, je parle iranien, je pense iranien » m’avouait-il lors de l’une de mes visites dans le XVIIIe arrondissement parisien où il était hébergé

Le Père Humblot meurt en août 2022. J’aurai tant voulu l’entendre me parler de l’Iran et de la colère des manifestants qui défilent aujourd’hui dans les rues des villes.

Luc Balbont

(*) L’Œuvre d’Orient avait réalisé un témoignage du P. Humblot le 22 janvier 2015, lors de son retour en France.